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Quand les politiques passent à table

De droite à gauche, l’échiquier politique se recompose à table dans des restaurants parisiens où les produits de terroir sont les plus appréciés. Campagne présidentielle oblige, les candidats sont au régime.

D'Chez Eux © Stéphanie Fraisse

Quand les hommes politiques ne sont pas en campagne, ils aiment rejoindre leurs cantines habituelles. À Paris, d’une rive à l’autre, ils fréquentent depuis quelque temps davantage les bistrots et les restaurants de quartier que les tables de prestige. Rigueur oblige ! Cependant, François Hollande a fait une exception en acceptant, fin janvier, de déjeuner avec Bernard-Henri Lévy chez Laurent, véritable institution des politiques, la plus rapprochée du palais de l’Elysée, animée par le talentueux Alain Pégouret et que fréquenta un temps Nicolas Sarkozy. Suivant les conseils diététiques de sa compagne Valérie Trierweiler, le candidat socialiste s’astreint le plus possible à manger du poisson et des crustacés. Ce jour-là, il a choisi l’entrée « signature » de la maison : l’araignée de mer dans ses sucs en gelée, crème de fenouil ; puis il a enchaîné avec la suggestion du jour : des Saint Jacques poêlées, avant le traditionnel ananas Victoria rôti à la vanille, gelée de coriandre-passion, sablé au beurre salé.

Les cantines des politiques

Mais François Hollande aime par-dessus tout le bœuf, et on l’a vu, le soir de son élection à la primaire socialiste, filer à La Rotonde, à Montparnasse, manger un pavé de rumsteack avec son équipe de campagne. Le terroir, voilà ce que revendique l’élu de Corrèze qui apprécie la qualité des bons produits élevés au grand air. Ne l’a-t-on pas vu au Salon de l’agriculture en train d’arroser une « vache à viande » sur le stand de son département ? Il s’inscrit là dans la lignée chiraquienne : l’ancien président de la République n’a cessé de fréquenter des bistrots où la nourriture « canaille » vante les délices de la tête de veau, le cassoulet au confit de canard ou le coquelet bressan (plats inscrits notamment à la carte de D’Chez eux, où l’on croise aussi bien Lionel Jospin et Michel Rocard que Xavier Bertrand). Mais la vraie cantine des politiques, qui réunit la droite, le centre et la gauche se situe près des Invalides et s’appelle Le Père Claude. Depuis 2006, Claude Perraudin, propriétaire et chef, a passé la main à son fils Ludovic (même s’il est toujours présent), qui propose exclusivement des plats du terroir immuables. Les terrines maison, tortellinis à la truffe et foie gras poêlé, crème truffée, la salade de homard et saumon fumé, les  cuisses de grenouilles, la tête et langue de veau, sauce ravigote, le pied de cochon et ventrèche fumée, le poulet rôti à la broche, la belle entrecôte à la plancha, os à moelle, comme le baba au rhum, chantilly et fruits confits et clafoutis aux pommes de la mère Toutain n’ont aucun secret pour la cohorte des gourmands. Leurs noms ? Jacques Chirac bien sûr, mais aussi André Santini, Xavier Bertrand, Jean-François Copé, Lionel Jospin, François Hollande, Pierre Moscovici, Jean Glavany, Jean-Paul Huchon. Même Jean-Vincent Placé, le patron des Verts au Sénat y a sa table réservée. Initié aux bonnes adresses par Michel Crépeau dont il fut l’attaché parlementaire, il y est venu souvent avec son complice d’avant, Jean-Luc Mélenchon… « En matière gastronomique, j’ai une ligne, je suis chiraquien ! », s’est exclamé Placé un jour devant Jacques Chirac, qui venait de déjeuner à quelques tables de la sienne. Ce Normand d’adoption emmène de temps en temps ses amis politiques se régaler d’une caillette ardéchoise ou d’un chou farci au Quincy, l’authentique auberge campagnarde, dirigée par « Boboss ». Toujours dans la catégorie auberge rustique, Jean-Vincent Placé a des habitudes au Villaret, réputé pour son nougat de queue de bœuf au foie gras, et à L’Auberge Pyrénées-Cévennes, chez son amie Françoise Constantin, qui l’a pris en affection, alors qu’en cuisine Daniel, son mari concocte une quenelle de brochet sauce Nantua d’aussi bonne qualité que la tête de veau sauce ravigote et l’île flottante.

Les tables italiennes du président-candidat Nicolas Sarkozy

Mais pour un candidat en campagne, si bien se nourrir est une nécessité, il faut savoir garder la ligne. C’est le cas pour le candidat Nicolas Sarkozy qui n’a plus tellement le temps de courir et de pratiquer son sport favori, le vélo. Pas de vin et pas d’alcool. Mais du jus d’orange, même à table. C’est ce qu’il réclame quand il accompagne Carla dans ses cantines italiennes. Rebellato dans le 16e s. où le chef lui prépare son plat et son dessert préférés : l’escalope milanaise et le tiramisu aux fruits rouges. Mais le chef de l’État a appris à aimer le risotto aux champignons sauvages que Daniel Boulud, le chef d’Amaranth à New York, ne manque jamais de lui préparer quand il vient y dîner. Autre table italienne qui a ses préférences, Le Stresa, situé à deux pas du Plaza Athénée, dont une des spécialités est le risotto aux asperges, avec les langoustines grillées et les rigatoni à la tomate et saucisse de porc. Mais la grande table que cajole Nicolas Sarkozy depuis qu’il eut en charge le ministère de l’Intérieur reste bien sûr le restaurant triplement étoilé du Bristol, à deux pas de l’Élysée. Il aime tellement la cuisine d’Éric Frechon, qu’il lui a remis la légion d’honneur en mars 2008. « Ce n’est pas seulement un voisin que je décore ce soir, déclara-t-il, c’est quelqu’un dont je connais parfaitement la cuisine. » Avant d’énumérer les plats phare de ses cartes de saison : les asperges de Pertuis, les huîtres de Marennes, l’oignon rosé de Roscoff, le bar de L’île d’Yeu, le piment d’Espelette, le merlan de ligne de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, le canard de Challans, la poularde de Bresse, cuite à l’étuvée dans une vessie de porc fermée hermétiquement pendant quatre heures et servie avec des écrevisses et une royale d’abats et truffes noires…

L’Asie et ses fidèles

Si l’on voit souvent François Bayrou chez Thiou et au Petit Thiou, non loin de sa permanence de campagne du 7e arrondissement, il existe une table asiatique qui est devenue depuis trente ans la cantine personnelle de Jacques Chirac. Il s’agit de Tong Yen où l’on croise aussi Dominique de Villepin et Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel. Le président Sarkozy, accompagné de Carla Bruni-Sarkozy, y a invité le couple Chirac en février 2010. « J’ai lu que l’atmosphère était tendue entre eux, c’est complètement faux, confiait au Parisien, Thérèse Luong, la propriétaire. On les entendait rire dans tout le restaurant. Jacques Chirac est notre plus fidèle client. Mais Sarkozy est aussi là très souvent. Parfois, il se fait livrer à l’Elysée. » Leurs préférences ? Canard laqué pékinois, pinces de crabe, riz blanc, gingembre confit et bière chinoise ou thé pour Jacques Chirac. Nems, poulet à la citronnelle, travers de porc sucrés ou crevettes poivre et sel (rebaptisées « crevettes Sarko »), glace aux lychees ou à la mangue pour Nicolas Sarkozy. Crevettes en beignets, nouilles sautées et bière chinoise pour son épouse, Carla. Raviolis à la vapeur et coquilles Saint-Jacques à la shanghaienne pour Bernadette Chirac.

Une annexe du palais Bourbon

Reste bien sûr Chez Françoise, sous l’aérogare des Invalides, qu’apprécie toute la classe politique, à commencer par François Hollande et Ségolène Royal, Michel Rocard, Laurent Fabius ou Hervé Morin. Connivence ? Patrick Mousset, le patron, dirige aussi le restaurant du Sénat ; il a confié à Jean-Christophe Trubert la direction de cette institution réputée pour sa cave de « grands vins à petits prix » et son « Menu parlementaire » à 29, 50 €. À la carte : ris de veau, escargots, huîtres, sole entière et poule au pot farcie. Enfin, la table politique qui monte est sans conteste Le 122, idéalement situé près de l’Assemblé nationale et des QG des candidats. Farid Saïdi reçoit dans ses trois espaces élégants à la fois Hervé Morin qui apprécie la terrine de foie de volaille et les Saint-Jacques marinées et crème de haddock comme le baeckeoffe de cabillaud, et Philippe de Villiers qui fut le premier, en 2009, à l’ouverture, à y avoir son rond de serviette. Depuis, toute la classe politique a débarqué, de Marine Le Pen à Eva Joly, en passant par Jean-Louis Borloo. Il faut dire que le menu déjeuner à 29 € concocté par Guillaume Ginther, formé au « Crocodile » de Strasbourg, chez « Laurent » et au « George V » par Éric Briffard, est celui d'un chef qui assure.

« C’est à table que l’on gouverne », assurait Bossuet. Rien n’aurait-il changé en la matière ?

 

 

Pour en savoir plus sur le sujet, consulter le Guide secret des tables politiques de Gilles Brochard, aux Editions Pierre-Henri Verlhac.

À lire également : La table de l’Élysée, un patrimoine national

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